Quand le silence se brise, c’est toute une mémoire collective qui vacille.
Le décor est planté dans une école de l’est de la France, deux semaines après la rentrée. Une petite fille de 7 ans, Mariama, se lève en plein cours et disparaît, emmenée par un adulte. Les murmures de la cour de récréation qui se propagent, la rumeur d’un retour de vacance du Sénégal, et d’un séjour forcé en Gambie. Cette maîtresse qui finit par aborder le sujet en classe, levant le voile sur l’indicible.

La découverte des mots et le poids du tabou
Le retour à la maison, la discussion avec la mère, et cette encyclopédie feuilletée en cachette pour comprendre ce qu’on « coupe ». La confrontation avec la violence des traditions, l’explication glaçante de ce qu’on appelle « pour être une femme propre », et la stigmatisation de celles qu’on appelle par ce terme péjoratif, bilacoro, rejetées et exclues. L’innocence de l’enfance qui refuse cette injonction : « Je suis une fille, je deviendrai une femme, je n’ai pas envie de faire ça. »
L’illusion de la protection et la réalité en Île-de-France
Grandir en France avec la conviction naïve que la loi protège, que cette barbarie est impossible ici. Puis, le choc de l’arrivée en Île-de-France pour les études, où la réalité éclate en plein visage : les mutilations pratiquées en cachette, parfois dans des bassines, loin des regards. Et l’horreur absolue de découvrir que quelqu’un de très proche, un bébé de ton entourage, a été volé le temps d’un instant par des aînées pour subir l’irréparable, à l’insu même de sa mère.
Au-delà des frontières et des croyances: comprendre l’ampleur du fléau
Pour mesurer la réalité de ce combat, il est nécessaire de regarder l’histoire et les faits en face :
- Origine et diffusion de l’islam en Afrique : L’islam est arrivé en Afrique du Nord-Est dès le VIIe siècle par le biais de migrations directes et de conquêtes militaires, avant de se diffuser en Afrique de l’Ouest du VIIIe au XIe siècle, principalement par l’intermédiaire des routes commerciales transsahariennes. En Afrique de l’Est et du Nord-Est, l’Éthiopie a accueilli l’islam dès 613–615 lors de la Première Hégire, devenant le premier pays africain touché, suivie de l’Égypte intégrée entre 639 et 642, et du Soudan au VIIe siècle dont l’islamisation des élites s’est poursuivie entre le XIe et le XIVe siècle. En Afrique de l’Ouest, la Mauritanie, le Sénégal et le Mali ont vu l’arrivée des premiers commerçants arabo-berbères et l’ancrage de la foi entre le VIIIe et le XIe siècle, une dynamique étendue au Niger (Xe–XIe siècle) et à la Guinée (introduction par les Dioulas, puis conversion à grande échelle au XVIIIe siècle).
- Diversité religieuse et répartition géographique : Les MGF se retrouvent au sein de communautés musulmanes, mais aussi chrétiennes (notamment les Coptes en Égypte et des populations chrétiennes en Éthiopie et en Érythrée), animistes, ainsi qu’historiquement chez les Beta Israel (Juifs d’Éthiopie). La pratique ne se limite pas à l’Afrique : elle est très répandue en Asie du Sud et du Sud-Est (Indonésie, Malaisie, et au sein de la communauté Dawoodi Bohra en Inde et au Pakistan), au Moyen-Orient (Yémen, Oman, Kurdistan irakien, sud de l’Iran), ainsi qu’auprès de peuples autochtones des Amériques (comme les Emberá en Colombie et au Panama). Même la médecine occidentale du XIXe et du début du XXe siècle a pratiqué la clitoridectomie pour « soigner » l’hystérie ou la nymphomanie.
- Statistiques, recensements et réalité du terrain : L’Organisation mondiale de la santé (OMS), après avoir initialement estimé dans les années 1950 que la pratique relevait de coutumes sociales et non de la médecine, l’a officiellement reconnue comme problème de santé publique international lors du séminaire de Khartoum en 1979. Les premières estimations globales ont été publiées en 1996 (entre 100 et 132 millions de victimes), et aujourd’hui, le nombre total de femmes vivantes ayant subi des MGF dépasse les 230 millions en raison de la croissance démographique. Le pic de la proportion de femmes touchées a certes été atteint dans les années 1980 et début des années 1990, et le risque individuel recule globalement depuis trente ans. Mais cette tendance statistique ne doit pas masquer la terrible réalité du terrain : entre lois inégales selon les pays et persistance de l’omerta. Voyages piégés pendant les vacances pour les jeunes filles vivant en Occident, et drames clandestins — à l’image de ces fillettes piégées sous de prétendues fêtes en Guinée —, le danger reste bien vivant.
« Briser le silence et regarder l’histoire en face, c’est refuser que l’omerta continue de sacrifier des générations de petites filles. »
Article rédigé pour Le Nappy Lab — Hors-série Partie 1.
